MARC BOHAN

Marc Bohan, né Roger Maurice Louis Bohan à Paris le 22 août 1926, grandit dans une atmosphère baignée par le raffinement des étoffes : sa mère, modiste, lui transmet très jeune l’amour du détail et la passion des silhouettes élégantes. Malgré une tentative avortée dans la finance – ses études qu’il juge « ennuyeuses et fastidieuses » – Bohan entame dès la fin du lycée Lakanal de Sceaux un parcours initiatique dans les maisons de couture, passant de Jean Patou à Robert Piguet au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Après une première expérience militaire à Chambéry, c’est le grand tourbillon de la mode qui l’attire à Paris : Piguet, Molyneux, Madeleine de Rauch, autant de signatures auprès desquelles il affine ses ciseaux et son œil.

Quand les fils s’emmêlent

En 1953, Bohan tente l’aventure solo et lance sa propre maison avenue George-V. Hélas, la création triomphe mais la gestion trébuche : faute de finances solides, l’odyssée entrepreneuriale s’arrête au bout d’un an, le laissant avec une « grande déception » qui marquera durablement sa vision du métier. « Profondément marqué », il retournera chez Jean Patou, décidant de ne plus jamais tenter de voler seul sans filet.

Dior, l’art du rebond

Au début des années 60, le sort fait un joli nœud à son fil de carrière : Yves Saint Laurent, tout jeune directeur artistique de Dior, est appelé sous les drapeaux pour le service militaire. Marcel Boussac, alors propriétaire du temple Dior, confie les clefs du style à Bohan. Dès sa première collection de haute couture, il frappe fort avec la « Slim Look » : une silhouette allongée, souple, d’une féminité fluide qui bouscule les codes et séduit la presse internationale. Ce nouveau souffle signe le début d’une longue histoire d’amour, entre la maison Dior et Bohan, qui dirigera la création durant près de trente ans, de 1961 à 1989.

une influence bien taillée

Modeste par tempérament mais novateur dans l’âme, Bohan navigue avec brio entre classicisme et modernité. Il s’inspire tant du glamour hollywoodien que de la modernité pop, distillant dans ses robes une simplicité sophistiquée, une touche d’insolence et beaucoup de respect pour la femme : sa devise, « N’oubliez pas la femme », irrigue toute son esthétique. Il ose les clins d’œil arty, comme la collection « Doctor Jivago » en 1966, inspirée par la Russie, ou les silhouettes inspirées par Jackson Pollock. Il installe la « Dior oblique » en 1967, imprimé devenu mythique et encore décliné aujourd’hui, et lance des lignes comme Baby Dior, Miss Dior et Christian Dior Monsieur, participant activement à la démocratisation du prêt-à-porter de luxe et à la diversification de la marque, notamment en parfumerie et accessoires.

Points de suture

Si sa longévité chez Dior force le respect, les années 70 et 80 sont loin d’être un long fleuve tranquille : crise financière, multiplication anarchique des licences, chute de Marcel Boussac et rachat de Dior par Bernard Arnault en 1984. Malgré ces tempêtes, Bohan maintient la barre artistique et reçoit deux fois le prestigieux Dé d’Or en 1983 et 1988. Mais la page se tourne : la dernière collection haute couture de Bohan pour Dior paraît en 1989, avant qu’il soit remplacé par Gianfranco Ferré, le tout dans un contexte parfois rude où les décisions managériales, l’évolution des goûts et la montée de la concurrence rendent la tâche de chef d’orchestre chaque saison plus délicate.

Bohan côté British : outre-Manche, une mode sans manchettes

Après l’ère Dior, Marc Bohan traverse la Manche et devient directeur artistique chez Norman Hartnell à Londres, maison alors prisée par la royauté britannique. Il y insuffle son chic parisien, marie tradition anglaise et audace graphique, avant de poser ses aiguilles dans des aventures personnelles sous son nom propre à partir des années 90. Plus discret médiatiquement, il continue cependant de transmettre son savoir lors de résidences et de conférences, notamment en Autriche.

Héritage haute couture

L’influence de Marc Bohan s’affirme dans sa capacité à sécher les modes trop bruyantes pour ciseler une élégance intemporelle. Il éduque l’œil du public à une féminité intelligente, toujours respectueuse de la personnalité de la cliente. Designer des reines et des stars, des ménagères et des muses, il laisse à Dior la fameuse « toile oblique », mais aussi un état d’esprit : celui du classicisme visionnaire, à la fois ancré dans la tradition et tourné vers la nouveauté. Ses créations continuent d’inspirer les Dior d’aujourd’hui, et des expositions lui rendent hommage pour sa modernité discrète mais puissante.

Couturier en clair-obscur : controverses, creux et coups d’éclat

S’il n’a jamais cherché la lumière ou la provocation, Marc Bohan n’est pas resté à l’écart des remous mode : il a survécu aux chocs de direction, aux rumeurs d’éviction, aux guerres d’ego dans le milieu de la haute couture et a parfois souffert des décisions anonymes venues de la haute sphère financière. Certains regrettent son manque de « coup médiatique », d’autres louent l’élégance humble – chacun s’accorde, a posteriori, à reconnaître en lui le dernier grand couturier classique français .

Vieil or, nouvelle étoffe : la retraite paisible et la transmission

Installé à Châtillon-sur-Seine en Bourgogne après sa carrière, Marc Bohan vit retiré du tumulte médiatique. Entouré de sa fille, il reste jusqu’à la fin un homme discret, passionné de dessin, de lecture et d’art, régulièrement sollicité pour évoquer son savoir-faire lors d’expositions ou de documentaires. Décédé en septembre 2023 à l’âge vénérable de 97 ans, il a emporté avec lui un art du détail et de la mesure, gravé dans la mémoire collective de la mode mondiale .

L’histoire de Marc Bohan se lit ainsi comme un fil d’or dans la trame de la haute couture : ténacité et discrétion, rigueur et délicatesse, classicisme moderne et poésie du geste. Des débuts balbutiants aux plus hautes sphères de Dior, il a prouvé que la dentelle et la discipline, la grâce et la gestion, pouvaient faire rayonner une maison… et forger un héritage indélébile.

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