ANNA WINTOUR
Anna Wintour naît le 3 novembre 1949 à Londres, au sein d’une famille érudite et influente. Son père, Charles Wintour, est un journaliste respecté, directeur du Evening Standard, et sa mère, Elinor Wintour, une philanthrope américaine. Très tôt, Anna est fascinée par le monde de la mode et de la culture londonienne des années 1960, préférant la vie effervescente des clubs à la rigueur académique – une volonté affichée de tracer son propre chemin dès l’adolescence. Sa coupe au carré, adoptée à l’âge de 15 ans, deviendra sa signature emblématique tout au long de sa carrière.
C’est chez Harper’s & Queen, en 1970, que commence sa véritable immersion dans l’univers des magazines. De l’autre côté de l’Atlantique, elle évolue à des postes de plus en plus stratégiques, chez Harper’s Bazaar à New York puis comme fashion editor à New York Magazine. Très vite, sa capacité à sentir les tendances, à réinventer les codes des shootings photo, à mettre en avant les créateurs émergents — tout cela forge sa réputation.
L’ascension : la transformation de Vogue et l’émergence d’une vision
Révolution avec British Vogue, puis Vogue US
Le premier grand tournant survient lorsqu’elle prend la direction de British Vogue en 1985. Elle impose rapidement sa marque avec des changements radicaux : elle renouvelle l’équipe, renouvelle l’esthétique, fait basculer le magazine dans une modernité dynamique, rompant avec le côté romantique et suranné de son époque. Ce management rapide, direct et sans compromis aiguise sa réputation de dirigeante exigeante et visionnaire.
En 1988, Anna Wintour prend la tête de l’édition américaine de Vogue. À ce moment, le titre est considéré comme en déclin. Elle lui insuffle une énergie nouvelle : elle bouscule la tradition en mettant des mannequins ou des célébrités sur les couvertures — une première avec le mélange d’une veste Christian Lacroix et d’un jean Guess stonewashed sur le tout premier cover sous sa direction. Cela marque le début d’une ère où la mode s’ouvre à la diversité, à la pop culture et à l’audace. Sa capacité à détecter les tendances, à identifier l’impact des célébrités, à oser l’avant-garde, font de Vogue un laboratoire d’influences mondiales et une référence sans égal.
Influence, mécénat et pouvoir institutionnel
Au fil des décennies, elle va bien au-delà du simple rôle d’éditrice. Anna Wintour fait de Vogue un prescripteur absolu, mais aussi un pont entre créateurs, acheteurs, retailers et grand public. Elle promeut des designers comme Marc Jacobs ou Alexander McQueen, donne leur chance à de jeunes créateurs grâce à des programmes de mécénat comme le CFDA/Vogue Fashion Fund, participe à la structuration institutionnelle de la mode mondiale.
Son empreinte sur le Met Gala est déterminante : elle transforme ce gala du Metropolitan Museum of Art de New York en événement planétaire, considéré comme « les Oscars de la mode », mobilisant des sommes colossales pour le costume institute et érigeant la soirée au rang de moment stratégique pour l’industrie.
Les domaines d’expertise et le style de management
Anna Wintour est reconnue pour sa redéfinition du journalisme de mode : elle impose des choix artistiques puissants, met en scène des éditoriaux narratifs où la photo raconte une histoire, élargit le spectre des talents représentés et fait rayonner Vogue à l’international. Elle excelle dans l’orchestration de contenus éditoriaux et dans la détection des mouvements émergents, tout en gardant la main sur la direction artistique du groupe Condé Nast à partir de 2013, puis en tant que directrice mondiale du contenu dès 2020.
Sa méthode de gestion — parfois jugée impitoyable — lui vaut le surnom de « nuclear Wintour » : décisions tranchées, exigences immédiates, transformation rapide des équipes. Cela lui aura valu autant d’admiration que de critiques, notamment dans l’ouvrage à clé « Le Diable s’habille en Prada » ou encore dans le documentaire « The September Issue ».
Succès, polémiques et héritage
Réussites incontestables
Anna Wintour est saluée mondialement pour avoir rendu la mode plus société, plus culturelle, plus économique aussi. Elle a élevé des sommes considérables pour des associations comme la lutte contre le sida, tout en pérennisant la puissance éditoriale et commerciale de Vogue et de Condé Nast. Son style signature — carré strict, lunettes noires — devient elle-même une marque mondiale de l’autorité féminine en entreprise et d’une certaine idée du glamour britannique mélangé à l’énergie new-yorkaise.
Difficultés et controverses
Son adoption régulière de la fourrure naturelle dans Vogue, alors même que le débat éthique grondait, a alimenté de vives polémiques, tout comme son image jugée élitiste par certains ou son manque supposé d’ouverture sur de nouvelles diversités durant une partie de sa carrière. Anna Wintour a plusieurs fois dû répondre publiquement à ces tâtonnements, tout en défendant une vision de la mode qui conjugue tradition du luxe et prise de risque créative.
Elle traverse aussi des épreuves personnelles : divorce avec le Dr. David Shaffer, séparation avec Shelby Bryan des années après, pressions médiatiques sur sa vie privée, parfois sur sa parentalité en tant que dirigeante sur-investie dans sa carrière. Le mythe de la femme « froide » est aussi nourri par son autodiscipline et son besoin d’efficacité extrême, mais nombre de proches soulignent une facette plus chaleureuse jamais vraiment mise en avant dans les médias.
Vie actuelle, succession et postérité
En juin 2025, Anna Wintour annonce son retrait du poste d’editor-in-chief de Vogue après 37 ans de règne, mais demeure à la tête du groupe Condé Nast au niveau mondial. Aujourd’hui âgée de 75 ans, elle poursuit son rôle de directrice artistique, pesant sur tous les titres du groupe et sur la stratégie globale du groupe. Sa fille Bee et son fils Charles, issus de son premier mariage, évoluent désormais dans des sphères éloignées du secteur, tandis qu’Anna assume l’image d’une femme influente, grand-mère, et modèle pour toute une génération de professionnelles de la mode et de l’édition.
Son héritage est immense : Anna Wintour a transformé Vogue en une force incontournable de la pop culture, du business de la mode et du pouvoir éditorial international, tout en lançant et soutenant les talents du monde entier. Elle reste le miroir, mais aussi le mentor, d’une industrie qu’elle a façonnée à son image : exigeante, mondialisée, exigeant innovation et engagement, mais toujours fidèle à la beauté et à la force des histoires racontées.