BOOTS TABI

La boots Tabi se distingue par son extrême singularité formelle : il s’agit d’une chaussure à bout fendu, séparant le gros orteil du reste du pied. Cette coupure structurelle—directement inspirée de la chaussette Tabi japonaise du XVe siècle—crée une silhouette immédiatement reconnaissable, qui évoque un « pied fendu ». D’un point de vue technique, la Margiela Tabi est fréquemment réalisée en cuir souple, déclinée tantôt en version plate, tantôt montée sur un talon (cylindrique ou carré selon les éditions), avec des lignes épurées accentuant le contraste entre radicalité du bout fendu et élégance minimale du reste du soulier. La doublure, la semelle intérieure et l’extérieur sont typiquement en cuir, et le bout arrondi de la chaussure met en exergue la séparation du gros orteil.

La boots Tabi est créée par Martin Margiela pour la Maison éponyme. Elle apparaît pour la première fois lors du défilé inaugural de Maison Martin Margiela à Paris en 1988, marquant une rupture autant stylistique que conceptuelle. Aujourd’hui, la Tabi a acquis un statut iconique, incontournable de la mode contemporaine, régulièrement présente dans les collections et considérée comme un symbole de subversion chic, prisée des initiés et des trendsetters.

GENÈSE ET CRÉATION

Le contexte de création s’ancre à la fin des années 1980, dans un climat où la mode se cherche entre exubérance eighties et émergence d’un minimalisme radical, incarné par une nouvelle avant-garde, notamment des créateurs belges et japonais. Margiela, alors jeune créateur formé chez Jean Paul Gaultier, cherche à déconstruire le vestiaire et ses conventions. Son obsession : rendre visible l’invisible, interroger la notion même de l’objet mode.

À l’origine, il s’inspire de la tabi japonaise, chaussette traditionnelle à bout fendu portée avec des sandales zori ou geta, puis du « jika-tabi », variante à semelle de caoutchouc portée par les ouvriers japonais au XXe siècle pour optimiser équilibre et agilité. La Tabi s’inscrit alors comme une réponse à la problématique de l’empreinte : laisser son passage, rappeler la corporalité du pied. Le processus créatif de Margiela s’appuie sur la citation du vernaculaire, le détournement ethnographique et la tension entre utilité et inutilité.

Les contraintes : réaliser un soulier inédit, complexe en matière d’assemblage et de choix de matériaux, établir un produit viable économiquement malgré une esthétique clivante. La rupture s’exprime à la fois par le geste esthétique—négliger le beau au profit du conceptuel—et par l’innovation technique : réalisation du bout fendu, finitions manuelles, révélation des coutures ou doublures, signature anonyme (absence du logo).

Les réactions initiales oscillent entre incrédulité, fascination et rejet. Presse et public sont déroutés : la Tabi est autant moquée pour son allure « pied-de-chameau » que célébrée comme acte d’avant-garde. Sa production, limitée, soulève de véritables défis en termes de patronage, d’industrialisation et d’adaptation au pied occidental.

Lancement et Première Adoption (1988–milieu 1990)


Dès 1988, la Tabi est propulsée via le premier défilé Margiela, dans un squat du 20e arrondissement à Paris, foulant une piste blanche maculée de traces de peinture… laissées par les semelles des boots Tabi. Ce geste manifeste cristallise la différence Margiela. Réservée d’abord à un cercle d’initiées (styliste, rédactrices, collectionneuses et amatrices de mode conceptuelle), la Tabi séduit par sa force emblématique, son apparente laideur. Les premières variations demeurent fidèles à l’esprit originel—blanches, en cuir doux, parfois salies ou « usées » d’origine : le positionnement vise la rupture et le manifeste plutôt que la séduction commerciale.

Popularisation et Démocratisation (fin 1990–2010)


Dans les années 1990–2000, la diffusion passe par la faveur médiatique et l’intérêt croissant pour l’œuvre Margiela. Le modèle est décliné en nouvelles matières (satin, vinyle, velours), couleurs (noir, nude, imprimés), et formes : bottes hautes, sandales, derbys. D’autres créateurs s’emparent du split-toe (Nike avec ses chaussures de running, Rick Owens, ou Rei Kawakubo chez Comme des Garçons) attestant son influence. Les mécanismes marketing demeurent confidentiels, mais la Tabi s’impose dans la sphère branchée, chez certains artistes ou personnalités, puis à travers le revival Y2K et Instagram. La production évolue, intégrant de nouvelles techniques, permettant une démocratisation (édition limitée, pièces capsules, collaborations).

Classicisation et Patrimoine (2010–aujourd’hui)


Au fil des décennies, la Tabi s’ancre comme classique contemporain—non plus simple curiosité mais fragment du patrimoine Margiela, fait rare pour un objet si polarisant. Les successeurs du créateur pérennisent la Tabi, variant talon, matières et détails sans jamais renier la coupure iconique. Le modèle intègre la collection permanente de la Maison et sert de terrain d’expérimentation pour défilés spéciaux, collaborations ou éditions artistiques. Devenue objet de culte, la Tabi inspire une nouvelle génération de créateurs (Maison Mihara Yasuhiro, Y/Project), infiltre la scène streetwear et influence l’ensemble du lexique footwear avancé.

ANALYSE TECHNIQUE ET ESTHÉTIQUE

La Tabi, quel que soit le millésime, se reconnaît par sa forme anatomique : découpe nette et franche entre hallux et reste du pied, bout arrondi, coupe ajustée. Au fil du temps, la construction se sophistique—passant de cuirs lisses, minimalistes à des peausseries luxueuses, effets métallisés, broderies, voire impressions. Si les premières versions privilégient le blanc et le noir, les variantes chromatiques incluent désormais nude, argent, rouges, imprimés floraux ou motifs peints à la main.
À chaque époque, la signature subsiste : fente, coutures apparentes, absence de logo. Les talons varient (cylindriques, « ball » ou carrés, de 3 à 10cm), tout comme les types de montages : bottines, cuissardes, sandales, slippers ou sneakers Tabi. La production, autrefois artisanale, s’industrialise partiellement grâce au succès planétaire, sans jamais perdre l’exigence de finition. Les tailles se sont élargies pour répondre à une demande plus internationale et inclusive.

IMPACT CULTUREL ET SOCIAL

La Tabi est porteuse de codes puissants : transgression, hybridité culturelle, féminité affranchie des standards classiques. Incarnation d’une mode conceptuelle, elle a été adoptée par des artistes, performeuses, stylistes et créateurs, puis par une communauté d’amateurs en quête d’exception. Sa présence dans l’art (installations, performances), le cinéma ou la photographie—ainsi que ses innombrables détournements sur les réseaux sociaux—renforce sa portée sociale.

La Tabi modifie le rapport au pied et l’idée du « beau » dans la chaussure ; elle relie coutume japonaise, artisanat d’art et rhétorique critique du luxe contemporain, offrant ainsi une passerelle entre racines ancestrales et modernité. Issue d’une maison confidentielle, elle incarne aussi une réussite commerciale : produit culte qui s’arrache en seconde main, qui se réédite désormais à chaque saison, touchant une audience jeune et internationale.

HÉRITAGE CONTEMPORAIN

Aujourd’hui, la maison Margiela multiplie les réinterprétations : collaborations (Reebok Tabi sneaker), éditions éditoriales capsules, variations matières/végans, voire chaussures genderless ou personnalisables. De nombreux designers s’autorisent des hommages ou pastiches, attestant son statut d’icône. La Tabi s’adapte aux enjeux de durabilité (cuirs recyclés, alternatives éco), et son inclusive sizing contribue à son rayonnement.

Son statut dans la mode actuelle est celui d’un manifeste vivant : porteur d’histoire, de concept et de clivage esthétique, la Tabi est promise à de nouvelles mutations, reflétant sans relâche la capacité de la mode à réinventer ses classiques les plus radicaux.

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