BERLUTI
Fondée à Paris en 1895 par Alessandro Berluti, la maison Berluti s’impose d’emblée comme un acteur majeur du soulier masculin de luxe. Arrivé d’Italie en pleine effervescence créative de la Belle Époque, Alessandro débute comme bottier pour troupes de théâtre avant d’ouvrir sa boutique. Le contexte de la fin du XIXe siècle, marqué par l’innovation artistique et la quête de raffinement des élites mondiales, impulse à la marque une orientation avant-gardiste, séduisant personnalités et intellectuels. L’Exposition Universelle de 1900 à Paris offre à Berluti une exposition rare, élargissant sa clientèle à des artistes internationales telles qu’Isadora Duncan ou Helena Rubinstein.
Développement et Transmission Familiale
Berluti demeure pendant près d’un siècle une affaire familiale, chaque génération adaptant la marque à l’air du temps. Après Alessandro, son fils Torello développe la clientèle mondaine durant les Années folles, profitant de la jet-set et de l’intelligentsia cosmopolite. Talbinio, le petit-fils, lance dans les années 1950 le « prêt-à-chausser de luxe » afin de répondre à une clientèle pressée et internationale, tout en démocratisant l’accès à la maison. C’est avec Olga Berluti, arrivée dans les années 1960 et première femme à diriger la Maison, que la marque opère son passage à la modernité tout en pérennisant son identité artisanale et exclusive. Olga, figure charismatique, dirigera l’atelier et la création durant cinquante ans, élaborant des modèles sur-mesure pour Andy Warhol, Yves Saint-Laurent ou François Truffaut.
Engagement, Héritage, et Savoir-Faire
Berluti incarne l’excellence artisanale française. La maison est réputée pour sa maîtrise inégalée de la patine, technique de coloration manuelle donnant à chaque soulier une teinte singulière et une profondeur unique. Les cuirs Venezia, matériaux signature, sont travaillés avec minutie, et chaque chaussure sur-mesure requiert environ 250 opérations et neuf mois de travail dans l’atelier parisien – une prouesse de patience et de précision propre au luxe à la française.
Cet héritage, la Maison le transmet à travers ses actions de formation, transformant les apprentis en artisans et érigeant la transmission du savoir-faire au rang de philosophie. L’engagement envers la durabilité s’accentue ces dernières années : Berluti s’est fixé pour objectif de réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 51% d’ici 2030 par rapport à 2019, en s’alignant sur les accords de Paris et en explorant des processus écoresponsables comme l’usage de matériaux recyclés, la réparation et la revente de pièces usagées.
Clientèle, Public Cible et Communication
Longtemps fréquentée par la haute société parisienne, la jet-set mondiale et des artistes majeurs, la clientèle Berluti est historiquement masculine, exigeante et internationalisée. Aujourd’hui, la marque touche des consommateurs de 25 à 34 ans, pratiquement à parité hommes-femmes (50,6% hommes – 49,4% femmes), avec une forte appétence pour le digital, la technologie, les réseaux sociaux et le Japon, qui représentent des marchés particulièrement dynamiques pour la griffe. Cela traduit une évolution vers un public à la fois traditionnel, mais aussi plus jeune, connecté et culturellement diversifié.
Expansion et Changement de Cap sous LVMH
Le véritable tournant intervient en 1993 avec le rachat par le groupe LVMH, qui offre à la maison des moyens pour son expansion internationale et une diversification accrue. L’ouverture à l’international se matérialise par près de 40 boutiques dans les grandes capitales du luxe et le rachat du tailleur Arnys en 2012, qui enrichit l’offre avec des costumes sur mesure (« Berluti by Arnys »). Sous la houlette de LVMH, Berluti entre de plain-pied dans la sphère du luxe globalisé, tout en continuant d’accorder une place centrale à l’artisanat et à la personnalisation.
L’Ére des Directeurs Artistiques et l’Évolution Créative
En 2011, Alessandro Sartori, ex-Zegna, impulse l’entrée de Berluti dans le prêt-à-porter masculin de luxe, élargissant la clientèle à une nouvelle génération tout en magnifiant le classicisme maison par des coupes avant-gardistes. Sa période (2011-2016) est suivie de celle de Haider Ackermann (2016-2018), dont l’approche artistique audacieuse bouscule les codes classiques, avant d’être relayé par Kris Van Assche (2018-2021), qui modernise encore plus la silhouette, intégrant le sportswear et des collaborations percutantes, notamment avec Ferrari. Chaque DA apporte une vision forte tout en s’appuyant sur la grammaire Berluti : la patine, la ligne « Scritto » (décor calligraphié inspiré d’une lettre du XVIIIe siècle), et les coupes sur mesure pour le vestiaire masculin contemporain.
Codes Iconiques et Signatures de Marque
L’escarpin « one cut Alessandro » – soulier cousu d’une seule pièce de cuir – demeure une icône, tout comme la patine multicolore, signature visuelle qui s’étend aujourd’hui à la maroquinerie et au prêt-à-porter. Le motif « Scritto », la technique de laçage sans couture visible, la polissure effet miroir et le blason « Venezia » sont devenus des codes universels du raffinement Berluti.
La collection printemps-été 2024 illustre la capacité de la maison à réinterpréter constamment ces codes, associant, par exemple, le motif Scritto à des tissus techniques, la patine signature à des accessoires contemporains et le cuir à des matières hybrides, fusionnant tradition et modernité dans un esprit « Luxe vibrant ».
Succès Commerciaux et Statistiques
Après son acquisition par LVMH, Berluti connaît une croissance notable. En 2021, la société réalise un chiffre d’affaires de 94 millions d’euros, avec une marge brute de 41 millions d’euros et un effectif de 254 salariés. La globalisation et la montée en gamme du prêt-à-porter permettent à la marque d’étendre son influence dans les marchés émergents et auprès d’une clientèle renouvelée.
Collaborations et Conséquences
Berluti multiplie, ces dernières années, les collaborations artistiques avec des univers extérieurs au luxe traditionnel : édition limitée de sneakers, créations avec Ferrari ou artistes contemporains, qui lui permettent de toucher un public plus jeune et branché. Si ces collaborations sont généralement saluées pour leur créativité et leur audace, elles contribuent aussi à renforcer le rayonnement international de la marque.
Controverses et Gestion de l’Image
La saga Berluti n’a pas échappé à la polémique. En 2000, la Maison se retrouve mêlée à un contentieux public avec Gucci, accusant ce dernier de plagiat sur deux de ses modèles phares. Berluti gagne son action en justice, affirmant la spécificité de sa propriété intellectuelle et la rigueur de sa stratégie d’innovation. En 2013, une campagne digitale intitulée « Le Style en Héritage », produite en collaboration avec un magazine, suscite une controverse médiatique par la présence d’un dirigeant de presse. La marque gère la situation avec discrétion : la vidéo litigieuse est discrètement retirée tandis que les autres publications poursuivent leur existence, témoignant d’une volonté de dialogue apaisé avec ses parties prenantes.
Conclusion
Berluti porte à son sommet le mariage du savoir-faire traditionnel, de l’innovation créative et de la responsabilité environnementale, incarnant l’idée d’un luxe évolutif mais fidèle à l’exigence du détail et de la personnalisation. Par son histoire riche, ses codes iconiques et sa capacité d’adaptation inégalée, Berluti s’est imposée comme une référence incontournable du vestiaire masculin haut de gamme, tout en créant une passerelle vivante entre l’héritage, le présent et l’avenir du luxe.