HIPPIE
Le style hippie, né à la croisée d’une contestation sociale profonde et d’un désir d’expérimentations esthétiques, s’impose comme l’un des grands mouvements vestimentaires du XXᵉ siècle, puisant aux sources de l’utopie, de la nature et de l’expression individuelle.
Définition et origines du style hippie
Le style hippie désigne une esthétique non conventionnelle apparue aux États-Unis à la fin des années 1960, fondée sur le rejet des valeurs bourgeoises, l’idéalisation de la liberté et un engagement affirmé dans l’anticonformisme. Englobant vêtements, accessoires, coiffures et mode de vie, il traduit l’appartenance à une contre-culture prônant la paix, l’amour libre, l’égalité, l’écologie, l’expérimentation spirituelle (via l’Orient, par exemple), ainsi qu’un rejet des codes sociaux occidentaux traditionnels.
Caractéristiques visuelles et esthétiques distinctives
Le style hippie se distingue par une allure décontractée, désinvolte, joyeuse, dominée par les vêtements amples, souvent portés en superpositions. Les ponchos, tuniques indiennes, pantalons patte d’eph, robes longues à imprimés floraux, chemises à motifs psychédéliques, sarouels, franges, headbands, bijoux artisanaux et sandales en cuir deviennent autant de marqueurs identitaires. Les palettes chromatiques vives ou terreuses et l’abondance de motifs puisent dans l’art psychédélique, les folklores amérindiens, indiens, voire africains, tandis que les matières privilégiées – coton, lin, laine brute, crochet, denim délavé – renvoient à une quête d’authenticité et un rapport direct au naturel.
Contexte socio-culturel d’émergence
Né au cœur d’une Amérique divisée par la guerre du Vietnam, le style hippie s’imprègne d’un contexte de contestation radicale (luttes pour les droits civiques, féminisme, mouvements étudiants, essor des communautés alternatives). Les festivals, à l’image de Woodstock (1969), catalysent la diffusion visuelle et symbolique du mouvement. Ce contexte explique le rejet d’un vêtement perçu comme outil de domination sociale, au profit de tenues qui célèbrent la liberté corporelle, la créativité personnelle et l’abolition des frontières sociales, générationnelles et genrées.
Influences et inspirations fondatrices
Le mouvement emprunte abondamment aux musiques folk et rock psychédélique (The Beatles, Janis Joplin, Jimi Hendrix), à la Beat Generation et aux spiritualités orientales ; il s’inspire aussi de l’artisanat amérindien, de la culture gitane et du revival victorien.
Période d’émergence (1965-1968)
Le style hippie apparaît à San Francisco, dans le quartier de Haight-Ashbury. Il est adopté d’abord par des communautés artistiques, étudiantes et musiciennes, liées notamment à la scène psychédélique. Joan Baez, The Grateful Dead, ou Janis Joplin incarnent ces premiers looks : robes longues, colliers de fleurs, foulards, vestes afghanes, pièces récupérées et customisées. L’influence des communautés indiennes et amérindiennes s’affirme par les ponchos, mocassins, et bijoux en perles.
Période de popularisation (1968-début 1970s)
L’attrait pour le mouvement gagne l’Europe et l’ensemble des États-Unis, via la musique (Woodstock, Monterey Pop Festival), les médias et l’industrie textile. Plusieurs créateurs se saisissent de ces codes : la boutique Biba à Londres ou le collectif The Fool à Amsterdam proposent des tenues psychédéliques destinées à la jeunesse. La mode hippie devient un phénomène collectif : cheveux longs, jeans brodés, blouses indiennes se diffusent largement, jusque dans les grands magasins parisiens et londoniens.
La mode hippie se démocratise et se décline chez Pierre Cardin, Yves Saint Laurent (collection « Libération » de 1971) ou Ossie Clark, qui puisent dans les motifs floraux et les vêtements inspirés de la nature pour construire un vestiaire bohème et coloré.
Période de maturité (1973-1980)
Progressivement, le look hippie se codifie : les vêtements amples, les jeux de superpositions, la palette chromatique chaude, les accessoires artisanaux deviennent des standards. Des sous-genres spécifiques apparaissent, du « folk hippie » (à la Joni Mitchell) au « glam hippie » (Stevie Nicks). L’esthétique inspire le mouvement disco (avec les vêtements pattes d’éléphant et les imprimés voyants), le punk (dans la dimension do-it-yourself), et s’intègre à la mode mainstream de créateurs comme Kenzo ou Sonia Rykiel.
Période contemporaine (années 1990 à aujourd’hui)
Le style connaît plusieurs revivals, notamment lors du « boho-chic » des années 2000 porté par Kate Moss, Sienna Miller ou les sœurs Olsen. Les grandes maisons (Chloé, Gucci, Etro) réinterprètent les codes hippies à travers des collections inspirées du folklore, mêlant patchwork, broderies, velours, franges et headbands. De nos jours, la question de la durabilité donne une nouvelle actualité au « homemade », à l’upcycling, à la valorisation des matières naturelles naguère chères aux hippies ; l’inclusion des genres, le mélange des codes et le rejet du consumérisme résonnent avec les préoccupations originelles du mouvement.
Éléments constitutifs du style hippie
Les pièces emblématiques (jean pattes d’éléphant, robes liberty, chemisiers brodés, robes longues, vestes en daim à franges, headbands) évoluent selon les saisons et les générations. La palette chromatique oscille entre les teintes terreuses, les couleurs franches et les imprimés floraux ou psychédéliques. Les matières s’orientent vers les fibres naturelles (laine, coton, cuir, chanvre), le denim délavé et le crochet. Les silhouettes restent fluides – refuse la structure – et l’accessoirisation (bijoux ethniques, sacs à franges, lunettes rondes, foulards, plumes) achève la signature stylistique. La superposition, la liberté du port (dépareillé, asymétrique, récup’), et l’absence de règles strictes consacrent une esthétique de l’individualisme collectif et inclusif.
Impact culturel et social
Porté par la jeunesse, le style hippie devient un puissant marqueur de contestation et d’identification. Il véhicule des messages de paix, d’humanisme, de luttes sociales (féminisme, droits civiques, écologie) et redéfinit les codes de reconnaissance dans l’espace public. Son dialogue avec la musique (Woodstock), les arts plastiques (psychédélisme, happenings), la littérature (Kerouac, Ginsberg), participe à un renouvellement des imaginaires collectifs. La dégenrisation partielle du vêtement, l’émergence de nouveaux codes “unisexe”, l’engagement pour une économie alternative (marchés artisanaux, circuits courts) transforment structurellement l’industrie textile et la société.
Héritage et influence
Le style hippie laisse une empreinte durable : ses codes persistent dans la mode actuelle, du festival wear au boho-chic, des collections de maisons comme Etro ou Gucci, jusqu’aux défilés haute couture – pensons à la “Hippie Glam” de Dior par Maria Grazia Chiuri, ou à la collection croisière 2019 de Chloé. Il infuse également la culture visuelle contemporaine via le cinéma (“Almost Famous”, “Daisy Jones & The Six”), les festivals, les tendances DIY et écoresponsables. Ainsi, loin d’être un simple folklore, l’héritage hippie demeure un laboratoire d’idées et de codes, au carrefour de la résistance, de l’émancipation individuelle et de l’innovation esthétique.