LUCIEN LELONG
C’est dans le Paris de la Belle Époque que Julien Lelong (ou plus justement Lucien Lelong selon l’histoire réelle de la mode) voit le jour en 1889, au sein d’une famille déjà investie dans la couture. Au sortir de la Première Guerre mondiale, Lucien reprend en 1918 les rênes de l’atelier familial, alors quasiment exsangue, et le relance habilement. Dès les années 1920, il transforme l’atelier en une maison de couture à part entière. L’époque, foisonnante et vibrante de modernité, favorise l’innovation créative, propulsant la haute couture parisienne vers ses plus grands sommets. En 1921, la maison porte officiellement son nom, et très vite, les premières collections reçoivent l’aval des clientes et de la presse de mode. À l’aube des Années folles, Paris rayonne au centre de la mode mondiale et Lucien Lelong s’impose, autant par son sens de l’esthétique que par son intuition entrepreneuriale.
Premiers succès, innovations et engagement de la maison
Au fil des années 1920 et 1930, la marque s’illustre par son audace : Lucien Lelong est l’un des premiers à inventer la silhouette cinétique, marquant la mode d’une allure souple et dynamique qui contraste avec la rigidité passée. Précurseur, il entrevoit aussi, dès les années 1930, le potentiel du prêt-à-porter de luxe et prône la cohérence entre vêtements, accessoires et parfums, contribuant à faire de la couture un concept global, industriel et commercial autant qu’artistique. Fort d’un flair marketing visionnaire, il diversifie son activité par la création d’une entreprise de parfums dès 1924, notamment autour du célèbre parfum "Mon Image", puis, en 1941, "Elle…Elle…". Cette stratégie de démocratisation du luxe par le parfum permet à la maison d’asseoir durablement sa présence sur la scène internationale et de séduire une clientèle plus large. Lucien Lelong comprend, avant beaucoup d’autres, l’importance d’associer le nom de la maison à des produits accessibles mais porteurs de rêve et de prestige.
Conjointement, la maison s’engage dans la défense d’une haute couture française indépendante. Durant la Seconde Guerre mondiale, en tant que président de la Chambre Syndicale de la Haute Couture, Lelong se bat farouchement pour empêcher le transfert des ateliers parisiens vers Berlin, obtenant finalement gain de cause auprès des autorités allemandes et françaises. Par cet engagement, il défend non seulement ses propres intérêts, mais aussi tout le patrimoine culturel de la mode française. Ce combat sera reconnu comme l’un de ses actes les plus héroïques et déterminants pour le maintien de la suprématie parisienne dans la mode.
Clientèle, image et positionnement
La maison Julien (Lucien) Lelong compte, dès ses débuts, parmi ses clientes, les femmes du tout-Paris et de l’aristocratie européenne, telles que la princesse Galitzine, Michèle Morgan, Greta Garbo ou encore l’écrivaine Colette. Son public cible est constitué d’une bourgeoisie raffinée, avide de nouveauté, qui recherche à la fois élégance classique et allure moderne. La stratégie de communication du couturier repose sur l’aura de ses créations et sur la visibilité dans la presse, les défilés et la collaboration avec les grandes personnalités du spectacle, du cinéma et de la haute société.
Les directeurs artistiques et la transmission du savoir-faire
La maison Lucien Lelong s’est aussi distinguée par le choix de ses collaborateurs, qui ont marqué l’histoire de la mode : dès 1941, Christian Dior et Pierre Balmain rejoignent l’atelier comme modélistes, puis, après la guerre, Hubert de Givenchy y fait un court passage. La prestigieuse maison s’érige donc en véritable fabrique de talents, permettant à ces créateurs de peaufiner leur vision avant de fonder leurs propres maisons, participant ainsi indirectement à la naissance du New Look et à l’âge d’or de la couture parisienne. Les mannequins maison, telles que Sophie Vaillant ou Lise Lalune, incarnent également l’image de la marque, apportant à la fois glamour et modernité.
Les succès commerciaux, marketing et collaborations
Les années 1930 à 1950 sont marquées par une remarquable réussite commerciale : la diversification avec le parfum, la multiplication des points de vente à l’international, le lancement de lignes accessoires et la popularité grandissante auprès des médias. La maison parvient à exporter une certaine idée du luxe français bien au-delà de Paris. Lucien Lelong est par ailleurs à l’origine de collaborations notables, notamment dans « Le Théâtre de la Mode » en 1945, une grande opération de prestige associant artistes, décorateurs et couturiers destinée à promouvoir la haute couture française à l’international après la guerre. C’est aussi avec le parfumeur Jean Carles que Lelong conçoit ses fragrances devenues classiques, alliant mode et beauté dans une stratégie précurseuse.
Controverses et gestion des crises
La maison Julien (Lucien) Lelong traverse plusieurs périodes de crise. La période d’Occupation durant la Seconde Guerre mondiale représente le moment le plus difficile, avec la menace réelle d’un déplacement forcé de toute l’industrie parisienne de la mode. Lucien Lelong se distingue alors par ses talents de négociateur et réussit à éviter ce désastre. Plus tard, la maison doit aussi composer avec la montée du prêt-à-porter et l’évolution des goûts de la clientèle d’après-guerre, incitant à adapter son offre et diversifier ses activités sans perdre son aura de prestige. Par ailleurs, certaines de ses créations, telle que la pochette en bois dessinée en 1941, sont largement copiées : la marque réagit en misant sur l’innovation et la réputation pour fidéliser sa clientèle et garder le leadership.
Héritage et influence durable
La maison Lucien Lelong, bien que moins médiatisée après le décès de son fondateur en 1958, laisse une empreinte fondatrice. Elle a participé à façonner la mode moderne, à travers ses innovations techniques, son approche globale du luxe et la formation de grands noms du stylisme. Son engagement pour la mode française, la diffusion du parfum et l’ouverture à de nouvelles clientèles restent des repères majeurs de l’histoire du secteur, et son héritage se lit dans le parcours de ses collaborateurs et l’influence persistante de ses créations.