NICOLAS GHESQUIÈRE

Né le 9 mai 1971 à Comines, dans le nord de la France, Nicolas Ghesquière grandit à Loudun, entre une mère passionnée de mode et un père gérant de golf d’origine belge. Dès 12 ans, il griffonne des robes dans ses cahiers, fabrique des bijoux à partir de lustres familiaux et découpe des vêtements dans les rideaux de la maison—la couture comme goût du jeu et de la différence. Rebelle en herbe, il préfère l’apprentissage auprès d’Agnès b., puis de Corinne Cobson durant ses étés scolaires, troquant volontiers le salaire pour quelques vêtements : la vocation dépasse la rémunération. Ce parcours atypique, sans passage obligé par les grandes écoles, le distingue très tôt comme « l'autodidacte » surdoué.

Gaultier, Balenciaga et le bal des baguettes magiques

À 18 ans, il plonge dans la galaxie Jean Paul Gaultier où il fait ses gammes d’assistant créatif. Un détour par la maison Callaghan et l'atelier Trussardi le prépare à sa rencontre décisive avec Balenciaga. C'est d’abord une mission ingrate : dessiner des tenues de deuil pour le Japon. Mais, double menton levé et épingle aiguisée, Ghesquière gravit les échelons. En 1997, il succède à Josephus Thimister à la direction artistique. Balenciaga, alors endormi sur ses lauriers, s’offre une cure de jouvence : les silhouettes se font futuristes, les tissus techniques bousculent la tradition, la mode s’électrise.

Ghesquière multiplie les coups d’éclat : collections inspirées des années 80, minirobes en néoprène, pantalons taille haute, mix de volumes… Il accessoirise son succès avec le sac « Lariat », devenu icône. Les muses – Charlotte Gainsbourg en tête – s’arrachent ses créations, tout comme les rédactrices de mode et les actrices de Cannes à Hollywood. Les ventes suivent ; la critique, aussi. En 2001, il reçoit le prix de Designer de l’année du CFDA, puis une place dans le prestigieux Time 100 et la Légion d’honneur. Pourtant, le parcours a ses accrocs : accusation de plagiat en 2002 pour avoir repris des motifs vintage, puis tensions croissantes avec la direction de Balenciaga.

Vuitton, virage visionnaire et valises à idées

En 2013, Louis Vuitton frappe fort en confiant à Ghesquière la direction artistique du prêt-à-porter femme, succédant à Marc Jacobs. Le créateur impose sa « patte » dès la première collection : jeux de matières riches, coupes courtes et structurées, références 70s et 80s. Surtout, il marie subtilement l’esprit d’aventure Vuitton et la modernité graphique qui le caractérise. Sous son impulsion, la maison multiplie les succès commerciaux : sacs Petite Malle, GO-14, LV Twist, baskets Archlight… Ghesquière fait grimper les recettes de Vuitton, qui bondissent de 9 à plus de 20 milliards d’euros sur la décennie.

Sa vision pousse le dialogue sur les codes féminins et la capacité du vêtement à affirmer la force des femmes : « Je veux dépasser les clichés, revisiter la féminité sur le ton du jeu. » Novateur, il intègre la réflexion sur la durabilité et l'identité des grandes maisons patrimoniales dans un secteur en constante mutation.

Sac à dos de talents : domaines d’expertise et influences

Maître de la construction, alchimiste de la matière, Ghesquière jongle avec l’histoire tout en téléportant le vestiaire féminin vers des horizons futuristes. Ses spécialités ? Les matériaux techniques détournés du sport (néoprène, cuir sculpté), les volumes contrastés, les silhouettes graphiques, le soin du détail, mais aussi la capacité à créer des accessoires cultes qui font la fortune de leurs maisons. Il cultive un art subtil de la référence, piochant dans les archives mais sans jamais verser dans la nostalgie pure.

Il a aussi une force rare à fidéliser ses proches et collaboratrices—Marie-Amélie Sauvé, Charlotte Gainsbourg, Jennifer Connelly, Alicia Vikander...—qui deviennent ses égéries et ses ambassadrices improvisées, sur les podiums comme sur les tapis rouges. Sa compréhension des tendances et son envie de penser « avant tout le monde » font de lui une boussole du secteur.

Valise à double fond : défis, disputes et rebonds

Le parcours n’a rien d’un long fleuve tranquille : l’affaire du plagiat, le bras de fer juridique mais aussi émotionnel lors de son départ tonitruant de Balenciaga en 2012, viennent rappeler qu’inventer, c’est parfois déranger. Ghesquière déplore alors son manque d’autonomie sur certains projets, une culture d’entreprise jugée incompatible avec ses valeurs. Les suites se jouent devant les tribunaux après une interview jugée trop critique, mais la page se tourne vite avec Vuitton.

Du Louvre à la Californie, le présent de Ghesquière

Aujourd’hui, Nicolas Ghesquière partage sa vie entre Paris et la Californie avec son compagnon Drew Kuhse. S’il continue de bousculer la mode chaque saison, il affirme savourer un équilibre personnel précieux et cultive une fidélité à ses amis, muses et collaborateurs de longue date. « Je suis au bon endroit », confie-t-il récemment, entre deux avions et un avenir qu'il n’envisage pas – pas encore – en dehors de la mode.

En dix ans à la tête de Vuitton, il s’est imposé comme « l’inventeur d’aujourd’hui », perpétuellement à la frontière du rétro-futurisme et du luxe contemporain. Son héritage ? Un vestiaire qui a redéfini la modernité, donné confiance et allure à des générations de femmes, et prouvé que l’audace pouvait aussi rimer avec longévité et respect du patrimoine.

Qu’il s’agisse de « zoomer » les proportions, de renverser les genres ou de réinventer la malle emblématique, Nicolas Ghesquière continue de rouler sa bosse dans une mode qui, grâce à lui, refuse de tourner en rond.

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