YAYOI KUSAMA

Premiers Pois

Née le 22 mars 1929 à Matsumoto dans la préfecture de Nagano, Yayoi Kusama grandit dans une famille aisée mais marquée par l’instabilité émotionnelle et la rigueur de sa mère autoritaire. Dès l’enfance, elle souffre d’hallucinations visuelles : des champs de points et des motifs qui l’engloutissent, ce qu’elle appellera plus tard la « self-obliteration » — l’auto-effacement. Cette expérience sensorielle intense forge dès l’adolescence son univers artistique, irrigué par des motifs obsessionnels — notamment les pois et les filets infinis, mais aussi les fleurs, qui parfois, selon ses récits, « lui parlaient ».

Elle commence à se former à la peinture traditionnelle japonaise nihonga à Kyoto, mais étouffe dans une société japonaise jugée « trop servile, trop féodale et méprisante envers les femmes ». Ce contexte la pousse à quitter son pays natal pour s’inventer une destinée artistique à l’international.

Kusama fait tache à New York

En 1958, Kusama s’installe à New York, ville alors bouillonnante d’avant-gardes. Elle y développe ses fameuses toiles « infinity nets », vastes fresques couvertes d’une répétition hypnotique de motifs, anticipation du minimalisme, mais également de l’expressionnisme abstrait. Sa pratique dépasse rapidement la peinture pour inclure sculpture molle, performance, installation immersive et happenings, où le corps et l’espace s’entremêlent dans une dynamique de dissolution de la frontière entre l’individu et l’infini, dans une quête d’absorption totale du spectateur.

Kusama s’impose dans le New York des années 1960 comme l’une des rares femmes — et Japonaise — dans un milieu dominé par les artistes masculins et occidentaux. Malgré l’innovation radicale de ses pratiques et sa proximité avec Andy Warhol, Claes Oldenburg, ou Donald Judd, elle souffre de la reconnaissance tardive, du plagiat de ses idées et d’une précarité financière accrue. Ses happenings dotés d’un caractère politique — positions anti-guerre du Vietnam, revendications féministes, performances nudistes — installent l’artiste au cœur de la contre-culture hippie, faisant basculer l’art dans la sphère de la contestation sociétale.

Parallèlement, elle explore le domaine de la mode à travers la création de « Kusama Enterprises », ligne de vêtements et textiles basée sur ses motifs de pois, ouvrant au public une passerelle entre l’art d’avant-garde et la mode grand public.

Retour au pays au drapeau en rond

À partir de 1973, Kusama retourne à Tokyo, profondément affaiblie par des épisodes dépressifs, un sentiment d’échec et au bord du suicide. Confrontée à l’indifférence de la scène japonaise et stigmatisée pour ses œuvres jugées scandaleuses, elle fait le choix de s’installer volontairement dans un hôpital psychiatrique, où elle vit toujours aujourd’hui. L’art devient alors pour elle une thérapie de survie, une nécessité existentielle pour canaliser ses souffrances et transcender ses peurs.

Elle poursuit sa pratique, multiplie toiles monumentales, installations et œuvres littéraires — romans, poèmes, autobiographie. Dès les années 1980 et surtout 1990, une vague d’expositions majeures à l’international lui offre enfin la reconnaissance à la mesure de son influence fondatrice : rétrospectives au MoMA, à la Tate, Biennale de Venise (où elle représente le Japon en 1993), et ouverture du Musée Yayoi Kusama à Tokyo en 2017, symbole de son statut d’icône vivante de l’art contemporain.

Dans la bulle du luxe

L’influence de Kusama sur la mode s’affirme de façon spectaculaire grâce à des collaborations qui marquent ce dialogue entre art et haute-couture. Son univers coloré, saturé de pois, motifs rythmés, fleurs hallucinées et miroirs infinis, inspire un imaginaire que s’approprient maisons de mode et designers.

La collaboration majeure avec Louis Vuitton en 2012, puis en 2023, propulse ses pois sur des sacs, vêtements, chaussures, bijoux et accessoires. Cette fusion entre identité visuelle Kusama et savoir-faire du luxe transforme la mode en expérience immersive, faisant du vêtement une extension de l’œuvre d’art tout en démocratisant la puissance expressive de son langage créatif. Les collections capsules, immenses vitrines, et campagnes où la créatrice apparaît elle-même (perruque rouge, tenue en harmonie avec ses œuvres) participent à son mythe : icône stylisée, elle brouille frontières entre l’artiste, son œuvre et l’objet de consommation artistique.

Sa pratique dialoguant avec la mode ne se résume pas à la collaboration commerciale : ses accessoires (chapeaux, chaussures, robes), créations sculpturales et performances ont questionné dès les années 1960 la place du corps, la construction de l’identité, la transformation sociale et l’empowerment féminin. Kusama fait de la mode un art total, subversif, conceptuel et thérapeutique à la fois.

L'Art à Pois et Sans Fin : Le Monde Kusama

Yayoi Kusama possède une maîtrise protéiforme : peinture, sculpture, installation, performance, littérature, design, mode et vidéo. Son langage plastique est immédiatement identifiable, fondé sur l’obsession de la répétition, le motif du point (« polka dot »), les filets infinis, les miroirs créant des espaces sans fin, les citrouilles, les phallus en tissus (« soft sculptures »). Son travail s’inscrit au croisement du pop art, du minimalisme, du surréalisme, de l’art brut, mais reste fondamentalement singulier, centré sur l’expérience psychique subjective, l’autobiographie et la critique du monde marchand.

Ses installations immersives, les fameuses Infinity Mirror Rooms, ont révolutionné le rapport spectateur/œuvre, invitant à des expériences sensorielles totalisantes, à la limite de la dissolution de soi dans l’infini. Par l’usage de la répétition et de l’accumulation, Kusama porte à leur paroxysme les interrogations sur l’identité, le désir, la maladie mentale, la symbiose entre l’individu et l’univers.

Un triomphe en pointillé

Après des décennies d’ombre relative, Kusama devient dans les années 2000 la femme artiste la plus bankable à l’échelle planétaire, adoubée aussi bien par le marché de l’art, la critique, le milieu muséal que le grand public. Son influence irrigue nombre de créateurs contemporains, et son engagement pour la visibilité féminine, la santé mentale et la résistance créative en fait une figure de résilience universelle.

Parmi ses succès, on compte l’inauguration de musées à son nom, des records de fréquentation pour ses expositions, l’intégration de ses œuvres majeures dans les plus prestigieuses collections et une notoriété pop planétaire. En parallèle, Kusama n’a jamais caché ses luttes contre l’anxiété, la solitude extrême, le sentiment d’effacement, la dépression, le spectre du suicide. Son œuvre entière se vit comme un acte de survie, où création et souffrance se confondent dans un même désir de transcendance.

À 96 Ans, Des Pois Toujours Frais !

Désormais nonagénaire, Yayoi Kusama vit de façon volontaire dans un hôpital psychiatrique à Tokyo depuis 1977. Son atelier, voisin de l’hôpital, lui permet de continuer à peindre, sculpter, élaborer de nouveaux projets avec une discipline rigoureuse. Elle affirme peindre chaque jour, considérant que l’art est la force motrice qui lui permet de continuer à affronter la vie, tout en cultivant un message d’espoir et d’amour universel.

La créativité de Kusama ne faiblit pas : elle multiplie expositions, nouvelles œuvres, performances et collaborations, continuant d’inspirer le monde de l’art et de la mode, jusqu’à faire de l’infini, du point et du miroir des symboles universels de l’expérience humaine contemporaine.

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