DANIEL ROSEBERRY

Du Texas à la Tête des Toiles

Né en 1985 à Plano, au Texas, Daniel Roseberry grandit dans une famille marquée par la religion et la créativité, son père étant prêtre anglican et sa mère artiste. Dès l’enfance, le dessin et l’imaginaire tiennent une grande place dans sa vie, nourris par un foyer assez strict mais propice à l’évasion intérieure. Son éducation évolue lorsqu’il change d’école pour une institution plus tournée vers l’art, impulsant chez lui un sentiment de différence et de vocation artistique affirmée.

À 19 ans, Roseberry part en mission humanitaire au Moyen-Orient, une parenthèse spirituelle avant de s’installer à New York. Là, il intègre le Fashion Institute of Technology, qu’il quitte après deux ans, séduit par l’appel du concret au sein de Thom Browne, maison américaine où il apprend la rigueur et la liberté créative. Durant plus de dix ans, il y affine son talent, passant du tailoring masculin à la direction des collections femmes et hommes.

Quand le Cowboy Rencontre Schiaparelli

En 2019, Roseberry réalise un rêve improbable : il devient directeur artistique de la Maison Schiaparelli, icône mythique récemment ranimée à Paris. C’est une révolution : il est le premier Américain, et l’un des plus jeunes créateurs, à prendre la tête d’une grande maison de haute couture française, sans jamais avoir appris le français... ni manipulé la tradition couture de façon académique. Sa nomination suscite surprise et scepticisme, mais il s’impose rapidement grâce à une intuition narrative puissante et une capacité à polariser l’attention des médias et du public.

Dès sa première collection présentée en juillet 2019, Roseberry ose : il esquisse ses idées sur un bureau placé au cœur du défilé, revendiquer une création spontanée, et non pastichée, de l’esprit Schiaparelli. Plutôt que de copier l’iconographie d’Elsa Schiaparelli, il préfère s’inspirer de sa bravoure, sa passion pour le surréalisme et l’expérimentation.

Surréalisme et Spectacles : Des Plumes, des Paillettes et Quelques Polémiques

Roseberry insuffle un vent nouveau chez Schiaparelli, réveillant l’audace d’Elsa avec une créativité débridée. Il peut transformer une simple veste en armure dorée, donner vie à des robes ornées de bijoux en forme de yeux, lèvres ou seins moulés en métal. Sa vision s’impose sur le tapis rouge ; Beyoncé, Michelle Obama, Kim Kardashian ou Lady Gaga (notamment lors de l’investiture présidentielle de Joe Biden) portent ses créations spectaculaires, redéfinissant la notion de glamour moderne à coups d’images virales.

Entre plastrons d’organes dorés ou robes brodées de milliers de cristaux, il ose le monumental, la provocation, l’irrévérence, tout en respectant la tradition de l’artisanat et du storytelling propre à la haute couture. Sa pièce pour la chanteuse Michaela Coel au Met Gala, avec plus de 130,000 cristaux et 4,000 heures de travail, illustre à merveille cette philosophie “bigger than life”.

Avec l’essor rapide de son succès, Roseberry doit aussi affronter les défis d’une maison en pleine renaissance : limitations budgétaires, équipe restreinte comparée aux géants du secteur, pression permanente de se renouveler. Il admet que la visibilité nouvelle de Schiaparelli rend plus exigeante la mission de bâtir un modèle économique pérenne ; il doit jongler avec l’art, le désir de rester subversif et la réalité commerciale du luxe contemporain.

Démons et Défis : Quand l’Art Rime avec Attentes

L’arrivée de Roseberry n’a cependant pas été sans remous. Sa vision très personnelle, parfois hyper-alternative, a parfois nécessité des recadrages de la part de la direction — un “come to Jesus meeting” mémorable avec Diego Della Valle, propriétaire de la maison, suivra peu après son arrivée. Mais la pandémie lui a offert une respiration bienvenue et lui a permis de façonner, dans la solitude parisienne, un vocabulaire créatif en accord avec les attentes du marché et celles, plus poétiques, du patrimoine Schiaparelli.

Ses prises de risque, comme les bustiers “animaux” à la frontière de la provocation, enflamment parfois la toile, générant débats sur l’éthique, la créativité ou la décence. Loin d’en être affecté, il s’en amuse et revendique une mode qui dérange, qui interroge — fidèle héritier de la “scandaleuse” Elsa Schiaparelli.

L’Héritage en Herbe et l’Américain à Paris : Portrait d’Un Outsider Couronné

Daniel Roseberry est aujourd’hui reconnu comme l’un des designers les plus influents de sa génération. Il a été consacré “International Designer of the Year” par le CFDA et fait l’objet de critiques élogieuses saluant son audace, sa capacité à fusionner surréalisme historique et iconographie pop contemporaine, à la frontière de l’art et du vêtement.

Il a réussi là où d’autres avaient échoué, redonnant à Schiaparelli une pertinence culturelle, un souffle médiatique et une signature immédiatement identifiable dans l’univers saturé de la mode de luxe. Sa spécificité ? Loin de la nostalgie, il s’appuie sur un imaginaire très américain, assumant le contraste entre son enfance texane, sa foi, son rapport singulier à Paris et une obsession pour la narration visuelle. Il revendique ouvertement son homosexualité et sa trajectoire atypique — celle d’un “gay kid” religieux devenu star des tapis rouges.

Aujourd’hui, à 39 ans, Daniel Roseberry partage sa vie entre les bureaux feutrés du 21 Place Vendôme, son appartement parisien et des échappées créatives, parfois nostalgiques, vers les rivages du Maine. Il avoue une certaine ambivalence envers la vie parisienne, mais affirme que son “refuge” reste la création et le travail quotidien, bien loin de l’image du designer mondain. Son héritage s’écrit au présent : il ne cesse de réinventer la haute couture, oscillant entre attentes médiatiques, pressions économiques et fidélité à son âme d’enfant texan devenu pionnier surréaliste.

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