ELSA SCHIAPARELLI
Née en 1890 dans le prestigieux Palazzo Corsini à Rome, Elsa Schiaparelli grandit au sein d’une famille aristocratique italienne où l’art, la science et la littérature côtoient chaque recoin. Dès son enfance, Elsa se distingue par un tempérament frondeur et un goût prononcé pour la liberté : elle raconte elle-même avoir ouvert un pot de puces pour saboter une réception parentale, un indice précoce de son goût pour l’irrévérence et la transgression.
Après avoir fui l’avenir tout tracé que sa famille rêvait pour elle, Elsa multiplie les expériences, tentant sa chance comme nourrice à Londres avant de s’envoler pour l’aventure aux États-Unis où elle se marie brièvement et donne naissance à sa fille unique. Mais c’est à Paris qu’elle trouve finalement sa vocation, encouragée par le couturier Paul Poiret à exprimer son génie créatif à travers l’habit.
Schiaparelli prend la maille haute
Les années 1920 marquent le rebond de Schiaparelli, qui s’installe à Paris et lance en 1927 sa première micro-maison de couture. Le succès est fulgurant grâce à ses pulls en maille ornés de trompe-l’œil, innovations visuelles qui séduisent d’emblée la scène new-yorkaise et européenne. Rapidement, ses créations s’échappent du simple vêtement pour devenir message, provocation, voire manifeste surréaliste.
Elsa expérimente sans relâche : elle affine son style, innove sur les matériaux, s’entoure d’artistes issus du Dadaïsme et du Surréalisme — Man Ray, Jean Cocteau, Salvador Dalí. De ces collaborations naîtront des artefacts aussi iconoclastes que la robe homard, la fameuse casquette en forme de chaussure, les vestes décorées de tiroirs, ou encore les motifs papillon, cirque ou squelette3456. Dans toutes ces créations affleure non seulement la maîtrise technique mais aussi la volonté de bousculer l’ordre établi.
la couleur Schiap !
La couleur « shocking pink » (rose Schiap’) entre dans la légende en 1937, tel un coup d’éclat chromatique qui imprime sa marque sur la mode des années 1930 et 1940. Outre cette teinte inédite, Elsa multiplie les innovations : elle oeuvre à la démocratisation de la fermeture Éclair dans la haute couture, invente les collections à thème (Cirque, Papillon…), lance des parfums, la première ligne de lunettes de créateur, et même un soutien-gorge intégré aux maillots de bain. Sa fusion audacieuse entre art et vêtement fait d’elle une figure iconoclaste, souvent comparée — et opposée — à Gabrielle Chanel, sa grande rivale, à qui elle dispute la vedette dans la presse de l’époque.
succès, défis et rivalités
Le parcours de Schiaparelli est aussi jalonné d’obstacles. La Seconde Guerre mondiale bouleverse l’ordre du monde et, avec lui, l’équilibre des maisons de couture parisiennes. Suspectée de sympathies ambiguës en raison de ses allées et venues entre Paris occupé et New York, elle est surveillée par plusieurs services de renseignement pendant le conflit. À la Libération, la mode change de ton et le surréalisme s’essouffle. Elsa peine à s’adapter au virage du New Look et à une industrie de plus en plus industrialisée. Malgré une tentative de relance et des collaborations prestigieuses, elle ferme sa maison en 1954, la même année où Chanel revient triomphante sur la scène de la mode.
Héritage et réincarnation de la maison
Après sa retraite, Elsa publie son autobiographie « Shocking Life » et s’éteint à Paris en 1973, discrètement mais auréolée d’une réputation d’anticonformiste géniale. Pourtant, son influence persiste et se trouve relancée au XXIe siècle : la maison Schiaparelli, rouverte en 2014 à son adresse historique parisienne du 21, place Vendôme, connaît une renaissance sous la direction de créateurs contemporains comme Daniel Roseberry, qui renoue avec l’esprit surréaliste et spectaculaire de la fondatrice. Les défilés actuels célèbrent la démesure, l’humour et la singularité — une signature Schiap’ remise au goût du jour et saluée par la critique internationale.
vision, humour, provocation et couleur
La force de Schiaparelli réside dans sa capacité à mixer les univers : elle unit l’art et la mode, l’innovation pratique (fermetures éclairs, poches secrètes, vêtements séparés pour femmes actives) aux provocations visuelles et à l’humour décalé. Son goût pour le spectacle la distingue et inspire durablement l’avant-garde comme la couture contemporaine, d’Yves Saint Laurent à Alexander McQueen, qui saluent tous le sillon surréel et éclatant ouvert au xxe siècle.
un choc durable
Elsa Schiaparelli n’a pas seulement habillé les élégantes : elle a électrisé la mode, lui offrant un terrain de jeu où l’art, la beauté, la transgression et l’esprit ne font plus qu’un. Si la mode est aujourd’hui un espace d’expression totale, c’est bien en partie grâce à sa vision de femme libre, drôle et visionnaire.