ANDROGYNE
Le terme androgyne puise ses racines dans le grec ancien, fusionnant andros (homme) et gyné (femme), pour désigner la cohabitation de signes masculins et féminins chez un individu, tant sur le plan physique que stylistique. Appliqué à la mode, il caractérise une esthétique brouillant ou abolissant les frontières traditionnelles du genre, où vêtements et accessoires ne cherchent pas à accentuer ou à dissimuler la masculinité ou la féminité, mais à exprimer une identité hybride, fluide ou non-binaire.
Visuellement, l’androgynie se traduit par des coupes structurées mais dépourvues de marqueurs genrés, des lignes épurées, la superposition et la mixité de pièces issues du vestiaire masculin et féminin. Palettes de couleurs neutres, absence de motifs sexualisés, vêtements amples ou cintrés avec subtilité, et détails minimalistes forment les codes récurrents du style. L’émergence de cette tendance est indissociable de la volonté de subvertir la hiérarchie sociale du genre, la quête d’émancipation et la recherche de nouvelles identités visibles, particulièrement en réaction aux normes restrictives imposées par la société sur la distinction des sexes.
Influences fondatrices
Historiquement, l’androgynie vestimentaire trouve ses premières manifestations dans les rébellions aristocratiques du XVIIe siècle en Europe, puis s’incarne avec éclat au début du XXe siècle à travers la mode garçonne, la démocratisation du pantalon féminin impulsée par Coco Chanel, puis le cinéma de Marlene Dietrich, qui adopte le smoking dans les années 1930. Très tôt, le style s’associe aussi aux milieux artistiques, aux intellectuel·les et aux communautés LGBTQ+, qui le revendiquent comme signe de subversion et d’émancipation.
Période d’Émergence (début XXe siècle – années 1930)
Le contexte historique est marqué par la première vague féministe, les guerres mondiales et le bouleversement des rôles sociaux. La figure de la garçonne, magnifiée par Coco Chanel et l’audace de Marlene Dietrich, exprime un refus des carcans corsetés et une volonté d’indépendance. Les actrices comme Katharine Hepburn ou Frida Kahlo se jouent des codes en arborant vestes, pantalons, coupes de cheveux courtes ou costumes pour homme.
Période de Popularisation (années 1960-1980)
Sous l’impulsion des mouvements de libération (féministe, contre-culture hippie, sexual revolution) et de l’effervescence artistique, l’androgyne explose sur la scène pop et mode. Le smoking féminin d’Yves Saint Laurent (1966), David Bowie et son alter ego Ziggy Stardust incarnent une esthétique ambiguë et flamboyante, aussitôt relayée par les médias, les podiums et la culture glam. Dans ce contexte, la distinction genrée devient objet de jeu et de provocation, avec des créateurs tels que Vivienne Westwood ou Jean-Paul Gaultier réinterprétant la jupe pour homme, et des figures iconiques comme Grace Jones ou Prince brouillant tous les repères.
Période de Maturité (années 1990-2000)
Le style androgyne devient norme dans certains milieux (musique grunge avec Kurt Cobain, mode minimaliste façon Helmut Lang ou Ann Demeulemeester), tandis que les magazines, mannequins et défilés multiplient les représentations ambiguës (Kate Moss, Rain Dove). L’androgynie se codifie : pantalons droits, chemises blanches, costumes cintrés, accessoires sobres, cheveux courts ou coiffures sans genre assigné.
Période contemporaine (depuis les années 2010)
L’androgyne connaît un revival face à l’explosion des questionnements sur l’inclusion, la non-binarité et la neutralité de genre. Les créateurs—de Gucci à Marc Jacobs, de Telfar à Harris Reed—proposent des collections non genrées et prônent une liberté totale d’expression. L’essor de mannequins comme Andreja Pejić, Jaden Smith ou Billie Eilish popularise de nouveaux archétypes, tandis que la dimension durable (upcycling, vêtements multi-tailles, matières recyclées) rejoint les préoccupations contemporaines.
Éléments constitutifs analysés
Les pièces phares incluent le smoking (Yves Saint Laurent), le tailleur-pantalon, la chemise blanche, le blazer masculin, les bottines plates, les jeans droits, la jupe à la Gaultier ou les robes à la Bowie, qui évoluent au gré des époques. La palette chromatique dominante privilégie les tons neutres (noir, blanc, gris, beige, bleu marine), bien que le revival contemporain réhabilite les motifs et couleurs vives.
Côté matières, la laine froide, le coton, le cuir ou la soie structurée dominent pour leur polyvalence et leur absence de connotation sexuelle. Les silhouettes alternent entre oversized (inspiration Billie Eilish, grunge) et minimalisme ajusté (Tom Ford pour Gucci, Hedi Slimane), jouant sur les volumes et la superposition plutôt que la différenciation stricte. L’accessoirisation reste discrète (montres, chapeaux, chaussures genderless), les détails signature sont les boutonnières inversées, les colliers de chemise fermés et les coupes droites.
Les règles d’assemblage réfutent l’opposition stricte masculin/féminin : il s’agit de marier un blazer d’homme à une jupe, ou de superposer chemise et pull oversize, de mélanger chaussures Richelieu et robe fluide. Les vêtements androgyne sont portés toute l’année, l’été privilégiant le lin ample, l’hiver les superpositions structurées. Ce style, par nature, transcende la question de l’âge et se prête à toutes les morphologies, chaque génération l’adaptant à sa manière.
Impact culturel et social
D’abord porté par des minorités, artistes, intellectuels et communautés LGBTQ+, l’androgyne véhicule un message très fort d’inclusivité, d’émancipation et de remise en cause des normes. Il devient un code de reconnaissance entre allié·es, tout en influençant progressivement la société civile : acceptation de la non-binarité, représentation accrue de la diversité de genre dans la publicité, la musique ou le cinéma. La mode androgyne, en défendant le droit à l’expression individuelle, accélère le décloisonnement des représentations genrées et nourrit le dialogue avec les mouvements queer, punk, glam rock et grunge.
L’industrie textile s’en empare, non seulement pour répondre à une nouvelle demande mais aussi pour jouer sur la modularité, la durabilité et les enjeux de consommation plus inclusive. Le succès des collections genderless participe de l’évolution économique des marques, tout en imposant de nouveaux standards en casting, communication et conception des produits.
Héritage et influence
Aujourd’hui, les signatures du style androgyne persistent et inspirent autant les créateurs émergents que la haute couture ou la culture populaire. Gucci, JW Anderson, Rick Owens, Telfar, ou Marine Serre s’approprient et réinventent ces codes, érigés en manifeste. Sur les tapis rouges ou dans la rue, Harry Styles, Zendaya, Kristen Stewart, ou Ezra Miller se posent en ambassadeurs d’un style qui transcende le genre et la temporalité. Cette esthétique influence également la haute couture, où, chaque saison, des silhouettes genderfluid défilent chez Louis Vuitton, Balenciaga ou Maison Margiela.
Loin d’être une simple tendance, l’androgynie s’est imposée comme une langue fashion universelle, reflet des mutations identitaires et sociétales de notre époque, et levier d’innovation créative dans l’industrie de la mode.